Hausser le salaire minimum, pour un minimum de dignité!

par jean-yves proulx

Au Québec, àcompter du 1er mai 2018, le salaire horaire minimum passera à 12$[1].

Une récente étude de l’IRIS[2] évaluait à 15,44$ le salaire horaire viable (SHV) à Montréal pour une personne seule à partir du revenu brut d’un emploi à temps plein. La moyenne pondérée de ce salaire horaire viable pour le Québec se situerait, toujours selon l’IRIS, à 13,15$.

Qu’une personne, travaillant à temps plein, au salaire minimum, se retrouve sous le seuil de pauvreté, est-ce acceptable?

Question d’autant plus pertinente qu’entre 1979 et 2016, le salaire minimum en dollar constant n’a pas réellement augmenté, même si la productivité a connu un bond de plus de 35%[3].

Pour joindre les deux bouts, cet individu devra compter sur le soutien de l’État. Ce soutien, payé à même nos impôts, n’est-il pas une forme déguisée de subvention que l’État verse à son employeur? À titre d’exemple, des employeurs comme…

Couche-Tard

McDonald

Walmart

Salaire horaire

Caissier/Caissière à Montréal

11,25$ [4]

10,92$ [5]

11,34$ [6]

Manque à gagner:

SHV (15,44$) – salaire horaire versé

4,19 $

4,52 $

4,10 $

Bénéfice net en 2016

(millions$US)

1193,7 [7]

4686,5 [8]

113643 [9]

Exiger d’un seul employeur qu’il augmente le salaire de ses employés place ce dernier en délicate position face à ses compétiteurs. Au contraire, une hausse du salaire minimum affecte tous les employeurs… équitablement.

À la différence des réductions d’impôts accordées à la grande entreprise et dont rien ne garantit qu’avec la libre circulation des capitaux ces sommes seront réinvesties ici, celles qui sont attribuées en augmentation du salaire minimum sont totalement injectées dans l’économie d’ici. Quand le gros de notre produit intérieur brut (PIB) dépend du pouvoir d’achat des consommateurs, comment peut-il en être autrement? La demande étant ainsi stimulée, contrairement à ce que plusieurs prédisent, non seulement le nombre d’emplois pourrait ne pas diminuer, mais il pourrait même augmenter. C’est ce que soutient Bernie Sanders. Il nous en donne 3 exemples[10] :

Après que San Jose, en Californie, eut fait passer le salaire minimum à dix dollars de l’heure il y a quatre ans, les fast-foods n’ont pas licencié, au contraire, ils ont embauché. En 2014, les créations de postes à San Jose ont dépassé la croissance des emplois à l’échelle de l’État.

Selon l’université de Californie à Berkeley, après que la ville eut augmenté le salaire minimum, les restaurants de San Francisco ont vu leur main-d’œuvre croître de 18% de plus que ceux des comtés voisins de la baie...

Scott Ostrander, le propriétaire de Cedarbrook Lodge, a ainsi déclaré qu’il serait forcé de fermer une partie de son hôtel, de supprimer des emplois et de réduire les horaires de ses employés si SeaTac faisait passer le salaire minimum à quinze dollars de l’heure. Or, après la hausse, il a agrandi son hôtel pour seize millions de dollars…

L’IRIS, dans son étude Quels seraient les effets réels d’une hausse marquée du salaire minimum? En vient à la même conclusion: «dans la mesure où le taux de fermeture augmente à la suite d’une hausse du salaire minimum, cette augmentation est compensée par une hausse des ouvertures.»[11]

En résumé, cette augmentation accordée à cette main-d’œuvre la moins bien nantie ne restera pas longtemps dans ses poches. L’offre devra répondre à cet accroissement de la demande: augmentation de la production, de l’emploi, des profits.

À ceux qui craignent que cette hausse versée aux travailleurs soit annulée par une montée de l’inflation qu’elle pourrait susciter, rappelons que le coût de la main-d’œuvre ne représente qu’une fraction du prix d’un produit. Certains employeurs ou certains distributeurs pourraient-ils en profiter pour justifier une hausse un peu plus juteuse du prix de leurs produits pour engranger davantage de profits? Improbable, mais pas impossible...

Se pourrait-il que malgré tout certains petits employeurs du coin soient contraints de fermer leurs portes? Poursuivant ce raisonnement, devrait-on exiger une baisse du salaire minimum à… 10 $ pour ainsi favoriser davantage la création d’emplois... de «crève-faim»?

Quel est l’entrepreneur qui accepterait de vendre sa production à un prix inférieur à ce dont il a besoin pour vivre décemment? Pourquoi alors ce même entrepreneur exigerait-il de ses employés qu’ils vendent leur force de travail à un prix inférieur à ce dont ils ont besoin, eux aussi, pour vivre décemment?

Déjà en 2016, pour relever l’économie américaine, la directrice du FMI, Christine Lagarde, exhortait les États-Unis[12] à augmenter le salaire minimum fédéral. Dans une société comme la nôtre, où on nous répète, mois après mois, que le niveau d’endettement des citoyens a atteint de nouveaux sommets[13], comment peut-on espérer relancer l’économie en étouffant la demande?

Augmenter le salaire minimum? Bernie Sanders y voit aussi une autre conséquence positive qu’on ne devrait pas négliger: selon le Council of Economic Advisers, «des salaires plus élevés pour les travailleurs peu qualifiés réduisent les vols et les crimes violents […] Une augmentation des salaires de 10% pour les hommes n’ayant pas fait d’études supérieures se traduit approximativement par une baisse de 10% à 20% des taux de criminalité».[14]

Depuis janvier 2018 le salaire horaire minimum en Ontario est de 14,00$ et selon Kathleen Wynne, il atteindra 15,00$ en janvier 2019.[15]

«Ce sont les inégalités, et non pas les impôts, qui pénalisent la croissance» estime le FMI[16] quoiqu’en dise le monde des affaires.




[3]M. Dufour, R. Langevin, D. Caron-St-Pierre,Quels seraient les effets réels d’une hausse marquée du salaire minimum? IRIS, 2016-10, p. 47

[5]https://emplois.ca.indeed.com/cmp/McDonald's/salaries?location=CA%2FQC%2FMontréal

[10]Bernie Sanders, Notre révolution, Les liens qui libèrent, 2017, p. 214

[11]M. Dufour, R. Langevin, D. Caron-St-Pierre, op. cit., p. 39

[14]Bernie Sanders, op. cit., p. 219