D’autres choix sont possibles si nous souhaitons reprendre le contrôle de notre avenir collectif.
Signataires : Michèle Asselin, Sarah Charland-Faucher, Valérie Delage, Martine Eloy et Yasmina Moudda. Les autrices sont respectivement directrice générale de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ; coordonnatrice générale du Carrefour international bas-laurentien pour l’engagement social (CIBLES) ; directrice générale du Comité de Solidarité / Trois-Rivières ; porte-parole du Collectif Échec à la guerre ; directrice générale d’Alternatives. Elles cosignent cette lettre avec douze autres organisations.*

Photo: Spencer Colby La Presse canadienne L’augmentation fulgurante des dépenses militaires exerce des pressions à la baisse sur les investissements dans les services publics.
TEXTE DE LA LETTRE
Le 17 février, Mark Carney a dévoilé la Stratégie industrielle de défense du Canada. Bien qu’elle soit critiquée pour son manque de clarté, si on se fie aux commentaires et opinions rapportés dans les médias, rares sont ceux qui remettent en question l’idée d’ajouter des centaines de milliards de dollars de nos impôts en dépenses militaires. Or, cette orientation éminemment politique revient à prioriser l’économie de guerre au détriment d’autres investissements importants pour la population du Canada. Nous déplorons le manque de débat démocratique entourant cette orientation qui engage durablement l’avenir social, économique, environnemental et politique du pays.
Le Canada a récemment accéléré l’augmentation de ses dépenses militaires afin d’atteindre la cible de 2 % du PIB exigée par l’OTAN, et s’est engagé à tendre vers un objectif de 5 % du PIB d’ici 2035. À terme, les dépenses militaires pourraient représenter le tiers du budget fédéral. Pour l’année 2025-2026 seulement, près de 45 milliards de dollars seront consacrés au ministère de la Défense nationale, une somme appelée à croître de façon soutenue. À lui seul, ce niveau de dépenses porte gravement atteinte à nos priorités collectives.
À titre comparatif, le ministère du Logement, de l’Infrastructure et des Collectivités dispose d’environ 9 milliards de dollars, celui de l’Environnement, de 3,1 milliards, et celui de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, de 3,9 milliards. Une seule année de budget militaire permettrait pourtant, par exemple, de doubler pendant plusieurs années les investissements en logement social et communautaire, de financer massivement la transition énergétique et l’adaptation climatique, ou encore de renforcer durablement la souveraineté alimentaire du pays.
La Stratégie industrielle de défense prévoit la création de 125 000 emplois. Or, la recherche démontre que les investissements dans le logement, la transition écologique, la santé, l’éducation et l’agroalimentaire créent davantage d’emplois par dollar investi, sur l’ensemble du territoire, tout en répondant à des besoins fondamentaux et en renforçant la résilience économique.
Par ailleurs, l’argument sécuritaire invoqué pour justifier cette escalade militaire repose sur des prémisses erronées. Aujourd’hui, on invoque le besoin de s’affranchir de la dépendance des États-Unis dans les chaînes d’approvisionnement, alors même que l’augmentation des dépenses militaires fait suite à leurs pressions sur l’OTAN. Les dépenses militaires des pays de l’OTAN représentent déjà plus de la moitié des dépenses militaires mondiales. Or, l’histoire récente montre que la course aux armements accentue les tensions internationales, alimente les conflits et détourne des ressources qui sont essentielles à la prévention des crises réelles de notre époque.
Sur le plan international, prétendre renforcer la sécurité en misant sur l’armement revient à ignorer les causes profondes de l’instabilité mondiale que sont les guerres, les sanctions et les dominations impérialistes qui engendrent la croissance draconienne des inégalités sociales, l’exploitation éhontée des ressources, le dérèglement climatique, l’insécurité alimentaire, la pauvreté et l’effondrement des écosystèmes. La diplomatie, la coopération internationale, un commerce réellement équitable — qui ensemble représentent une fraction du budget militaire — demeurent parmi les outils les plus efficaces pour prévenir durablement les conflits.
Enfin, l’augmentation fulgurante des dépenses militaires exerce déjà des pressions à la baisse sur les investissements dans les services publics et normalise un discours d’économie de guerre, alors que les droits fondamentaux et les libertés démocratiques sont fragilisés. Cette trajectoire entraîne des risques sociaux, environnementaux et politiques majeurs.
La question n’est pas de savoir si le Canada doit assurer sa sécurité, mais de quelle sécurité nous parlons. Une sécurité humaine et durable repose sur le respect du droit à la vie et de nos besoins fondamentaux, une économie décarbonée et résiliente, une agriculture locale forte, des services publics efficaces et une solidarité internationale active.
Nous assistons actuellement à un énorme branle-bas qui garantit à l’industrie militaire non seulement la part du lion des dépenses fédérales, mais aussi un accès privilégié, en continu, aux décideurs politiques et à l’appareil gouvernemental, une myriade de programmes particuliers, la priorité dans les mesures de reconversion économique pour pallier les répercussions des tarifs étasuniens et dans la formation de la main-d’œuvre. Si le gouvernement avait à cœur le bien-être de la population, c’est pour répondre à l’urgence climatique et aux besoins sociaux criants de la société civile qu’un tel effort tous azimuts aurait dû être déployé depuis longtemps.
À l’heure où chaque dollar public compte et où la population subit de plein fouet la hausse du coût de la vie, faire de l’industrie militaire le moteur de notre stratégie économique n’est ni une évidence ni une fatalité. D’autres choix sont possibles et nécessaires si nous souhaitons reprendre le contrôle de notre avenir collectif et répondre aux besoins réels de la population. Il est urgent d’ouvrir un débat public autour de cette question qui aura des répercussions importantes sur notre société !*
Ont aussi cosigné cette lettre : Sara Arsenault, responsable des dossiers politiques à la Fédération des femmes du Québec ; Marie-Hélène Fortier, coordonnatrice à la coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF) ; Laurence Guénette, coordonnatrice et porte-parole de la Ligue des droits et libertés ; Bertrand Guibord, président du Conseil central du Montréal métropolitain–CSN ; Marianita Hamel, coordonnatrice de Solidarité populaire Estrie ; Mélanie Hubert, présidente de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) ; Benoit Lacoursière, président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) ; Michel Poirier, président de Solidarité Laurentides Amérique centrale ; Françoise Ramel, vice-présidente responsable du secteur sociopolitique à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ ; Geneviève Tremblay-Racette, coordonnatrice à la Table ronde des organismes volontaires d’éducation populaire de l’Outaouais (TROVEPO) ; Patrick Trottier, président par intérim de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal ; Claude Vaillancourt, président d’Attac Québec.
