Retrouver les usages. Les luttes sociales ne s'opposent pas aux luttes autochtones.

par dalie giroux.


On oppose souvent les cultures traditionnelles autochtones aux sociétés occidentales. Souvent teintée de préjugés et de racisme, la perception des « Blancs » se fait, au mieux condescendante, mais trop souvent méprisante, envers ces sociétés traditionnelles, qui auraient raté le wagon du développement. Ainsi, au cours des siècles, les Autochtones se sont vus renié.e.s leur culture, marqueur de leur identité certes, mais surtout portée par des savoirs ancestraux appliqués à leur environnement. Au nom du développement, cher à nos sociétés capitalistes néolibérales, les Autochtones se sont vus privé.e.s de leur territoire, entrainant une dépossession de la mise en application, ou de l’usage, de leurs savoirs traditionnels exercés sur ces territoires. Mais est-ce que les Occidentaux ne se sont pas également vus privés de l’usage de leurs savoirs par l’avènement du capitalisme? C’est la thèse que soutient Dalie Giroux, interrogeant ainsi cette dichotomie perçue entre cultures occidentales et autochtones.


Les cultures traditionnelles autochtones, partout dans le monde, on le sait, ont été totalement disqualifiées par la colonisation européenne. Or, ces cultures sont et ont été, avant d’être des marqueurs identitaires, des systèmes de connaissances. Une culture est le répertoire de l’ensemble de ce qu’un groupe sait qui lui permet de (bien) vivre dans un environnement donné. C’est donc dire que la colonisation a contribué, par la confiscation des territoires et par les politiques d’assimilation, à la destruction des savoirs traditionnels. Et cela a abouti à la destruction du libre accès aux choses qui permettent aux peuples de vivre librement : à la destruction de la liberté politique et économique.

DISQUALIFICATION DES SAVOIRS TRADITIONNELS

Il s’est en effet agit, dans la mise en œuvre du capitalisme historique en Europe à partir du 18e siècle et dans son extension coloniale, de détruire les économies domestiques, les économies artisanales, les économies de subsistance (qui correspondent aux systèmes de connaissances traditionnelles) au profit de la mise en œuvre d’une forme productive de travail, c’est-à-dire dans une forme qui soit susceptible de produire de la valeur sous forme de capital.

À ce titre, la disqualification des savoirs traditionnels n’a pas seulement touché les peuples colonisés dans le cadre de l’usurpation systématique de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques des derniers siècles et qui a produit les conditions de la mondialisation actuelle, mais elle a touché l’ensemble de la population européenne dans le cadre de la conversion forcée des territoires et des peuples à l’économie productive.

DÉPOSSESSION DU TERRITOIRE

Cette disqualification n’est ainsi pas simplement de l’ordre d’un processus colonial, dont la base serait le racisme et l’idéologie primitiviste, mais elle correspond à un processus global qui est à la fois politique et économique, de séparation du producteur d’avec les moyens de production – de séparation des terriens de la terre qui les nourrit.

En ce sens, le territoire, et donc les connaissances collectives et gratuites qui permettent d’en vivre, y compris les compétences politiques, médicales, alimentaires, communicationnelles, etc., qui constitue le complexe des connaissances traditionnelles, a été l’objet d’une dépossession qui touche l’ensemble des habitants de la terre. Les formes et les effets de cette aliénation que constitue la dépossession globale et primitive de l’usage des choses qu’a requise la mise en œuvre du capitalisme sont incalculables, et ils sont partagées par tous les terriens, indigènes, salariés, exclus ou membre 1% : notre condition commune implique qu’il nous faut payer pour vivre : se loger, se vêtir, se nourrir, se déplacer, s’éduquer, se soigner.

COMPENSATION SALARIALE POUR LES UNS, EXCLUSION POUR LES AUTRES

Pourquoi cela nous a-t-il historiquement échappé, du côté des luttes progressistes? Nous avons eu le salariat, la citoyenneté libérale, et la régulation keynésienne du capitalisme (plein emploi, contrôle étatique des taux de change, mesures de protection sociale), qui a constitué un système de compensation historique de la dépossession primitive de l’usage des territoires et des savoirs traditionnel dont les peuples terriens ont été l’objet dans la constitution historique du capitalisme. Le socialisme a d’ailleurs essentiellement visé dans ses luttes politiques la compensation de la dépossession, la socialisation du capital, plutôt que la réappropriation de la liberté collective totale de l’usage.

Les peuples autochtones n’ont généralement pas eu accès à cette compensation salariale et citoyenne dans la mesure où ils ont été dépossédés des territoires et exclus de leurs moyens de production traditionnels, sans pour autant être intégré à la force de travail. Ils ont plutôt fait face à la spoliation, à la marginalisation, à l’assimilation culturelle, et à l’extermination, justifiées par un discours raciste et évolutionniste : l’État capitaliste avait besoin de rendre disponibles les ressources contenues dans les territoires, mais pas de la main-d’œuvre, marginale et politiquement problématique, potentialisée par ces peuples. Les ententes territoriales contemporaines, tout comme la défense actuelle des traités numérotés, sont en grande partie exigées sur la base d’une compréhension de ce qui est à compenser, à savoir le territoire et les savoirs associés en tant qu’ils constituent des moyens de production libre d’usage.

QUELLES SOLUTIONS?

C’est pourquoi la question des savoirs traditionnels et de l’accès aux territoires est aujourd’hui si importante : non pas parce que le colonialisme a commis une injustice envers les peuples autochtones qu’il faut corriger en travaillant à les intégrer à la citoyenneté libérale et aux compromis sociaux-démocrates à partir et au sein desquels nous luttons contre le capitalisme et pour le progrès social. Mais plutôt parce que ces luttes ont conservé la mémoire d’une dépossession radicale, première, qui est la condition du système d’exploitation qui nous est commun, peu importe notre place dans celui-ci, qui est la destruction de l’usage – dont la condition de possibilité est le territoire et les savoirs, libres d’accès.

À cet égard, l’exigence de la gratuité scolaire, et l’exigence d’une université autonome, sont éminemment politiques, et primordiales dans la possibilité même de vivre librement. De la même façon, les luttes pour l’accès au territoire, les luttes pour la protection du territoire contre la valorisation économique, l’apprentissage et la transmission de l’usage libre de la terre sont des fronts de résistance fondamentaux.

Ce que cela signifie, concrètement, c’est que lorsque les travailleuses et travailleurs québécois s’opposent aux revendications territoriales des Innus, des Atikamekws, et des Algonquins, ils reproduisent le racisme impérial en même temps que leur propre aliénation, par laquelle leur rapport au territoire, à l’usage, est confisqué par l’État et le capital qui, dans l’horizon de la création de valeur, les asservit entièrement en échange de quelques avantages sociaux et de technologies de confort. Ils ne se reconnaissent pas, en tant que peuple dépossédé, dans la figure du militant autochtone. Non seulement ils ont perdu l’usage, ils ont aussi perdu la mémoire de l’usage. Et cette mémoire fait partie des savoirs traditionnels avec lesquels une praxis émancipatrice est forcée de renouer.