CARNET DE VOYAGE À CUBA (2)

Cet été, dans le cadre d’un stage Québec Sans Frontières, huit stagiaires se sont envolé.e.s à Cuba afin d’ouvrir le dialogue avec la population sur les droits des minorités sexuelles, d’aider dans les campagnes de prévention du VIH et de travailler avec les groupes LGBTQ dans la province de Granma. Deux stagiaires nous livrent leurs réfléxions.

le changement

par charline savignac


Le changement est au cœur des discours des groupes les plus marginalisés des sociétés. On réclame ouverture d'esprit et modifications législatives afin de permettre une évolution positive de nos conditions d'existence. Toutefois, la première étape vers ce changement est souvent de faire la lumière sur les difficultés spécifiques de certains groupes qui sont plus durement touchés par la marginalisation. Nous avons pu remarquer dans le cadre du stage Québec sans Frontières organisé par le Comité de solidarité de Trois-Rivières à Cuba que les femmes lesbiennes cubaines font partie de celles pour qui la visibilité est crucialement nécessaire à un éventuel changement de mentalité.

La société étant largement caractérisée par le machisme, la femme lesbienne cubaine doit défendre son identité de femme, en plus de revendiquer ses droits en tant que minorité sexuelle. Le machisme cubain, bien implanté dans la culture et qui teinte fréquemment les relations sociales, désigne la suprématie perçue de l’homme sur la femme. Maitre du foyer et de la rue, celui-ci est le pourvoyeur de la famille et ne peut accepter aucune offense à sa masculinité. La femme, quant à elle, se doit d’accepter la soumission qui lui est imposée. Responsable du travail le plus dévalorisé, c’est-à-dire autant le travail domestique que celui entourant l’éducation des enfants, elle doit en même temps être sexuellement disponible et attirante et rester plus mère que femme. Elle sera accusée de délaisser sa famille dès qu’elle défie l’autorité masculine, ne serait-ce qu’en sortant seule.

Pour la femme lesbienne, la lesbophobie existant dans la société cubaine ajoute à la discrimination vécue. L’usage de ce terme par les groupes de femmes lesbiennes de Bayamo plutôt que celui, plus généralement connu et accessible, d’homophobie, dénote le besoin flagrant d’une reconnaissance de la discrimination spécifique qu’elles subissent. En effet, se plaçant en marge de cette conception hétérosexiste du rôle de la femme, la femme lesbienne est considérée comme une rebelle. Échappant au désir masculin, son indépendance en fait un danger social. Plusieurs considèrent d’ailleurs qu’elles tentent de convertir les femmes hétérosexuelles, ce qui est utilisé pour justifier les attitudes de rejet et de discrimination à leur égard. Le machisme vient ici alimenter la lesbophobie en niant le statut même de femme aux femmes lesbiennes, leur existence dérangeant trop.

L’impact de cette double discrimination transparait dans plusieurs aspects de la vie des femmes lesbiennes, autant dans ses relations conjugales que sur sa santé. Le milieu du travail peut aussi être un espace où s’expriment les préjugés et la discrimination lesbophobe. En effet, certaines carrières semblent être particulièrement difficiles d’accès pour les femmes lesbiennes. Dans le domaine médical, militaire ou dans le milieu de l’éducation, elles doivent faire face à de nombreux obstacles. Dans ce dernier domaine, une présentation de soi masculine semble être un obstacle majeur à l’intégration, en raison entre autres d’une crainte de l’incompréhension des enfants et d’une influence néfaste auprès d’eux. De plus, travailler dans une école peut souvent placer la femme lesbienne dans une position délicate. En effet, son rôle d’enseignante ou d’éducatrice implique souvent un rôle d’agent de socialisation. Quand la société demande une socialisation hétéronormative, elle peut se trouver bien inconfortable à faire appliquer ces normes de genre qu’elle défie elle-même. De plus, comme on considère souvent ces femmes comme sans familles, sans responsabilités, elles sont fréquemment sollicitées pour prendre plus de tâches que leurs collègues. La difficulté de dire non et le besoin de faire ses preuves marquent fréquemment le vécu des femmes non-hétérosexuelles. Elles ressentent une plus grande pression à la performance, afin de prouver qu’elles sont aussi compétentes que les autres, tout aussi capables, « malgré » leur homosexualité.

La double discrimination des femmes lesbiennes va jusqu’à affecter la perception de soi. Les femmes du groupe Vénus expliquent le besoin constant de prouver leur valeur et leur utilité socialement. De plus, le manque de représentation médiatique de femmes lesbiennes est souvent exprimé comme un manque, qui permettrait à la fois une meilleure compréhension sociale et qui serait une voie à l’acceptation de soi. Des modèles de la diversité des présentations de soi possibles et de la variété des vécus sont réclamés par les femmes lesbiennes comme outils pour faire tomber les préjugés. Trop souvent rendues invisibles et effacées des sphères publiques, les femmes lesbiennes ont besoin d’être vues, reconnues et respectées.