LE POINT - OCTOBRE 2018

Edito : Le climat favorable à la paix ?

Par Daniel Landry, vice-président du Conseil d'administration du Comité de Solidarité/Trois-Rivières.

L’historien Eric J. Hobsbawm parlait du vingtième siècle comme d’un « âge des extrêmes ». Il expliquait qu’il s’agissait d’une période de grands exploits (la Lune, les Trente glorieuses, les droits humains, ceux des femmes, ceux des travailleurs, les progrès technologiques), mais aussi de grandes catastrophes (la crise de 1929, les guerres mondiales, le nucléaire, les camps et les génocides). La page est tournée sur le XXe siècle depuis bientôt deux décennies. Mais le vingt-et-unième semble se présenter comme un « nouvel âge des extrêmes ».

Des avancées considérables sont effectués dans de nombreux domaines. Prenons deux exemples. La pauvreté préoccupe toujours, mais l’extrême-pauvreté (vivre avec moins de 1,90$ par jour) est en chute. Moins de 10 % de la population est sous ce seuil d’extrême-pauvreté alors que, même en tenant compte de l’inflation, il s’agissait de plus de 40 % il y a à peine 30 ans. La situation des femmes dans le monde est également plus enviable qu’au début du siècle, particulièrement dans les pays du Sud. Les filles sont plus scolarisées qu’elles ne l’étaient, ce qui permet de stabiliser les indices de fécondité, d’améliorer les conditions de vie et la santé des populations. Surtout, cela permet d’outiller de plus en plus de femmes de telle sorte qu’elles deviennent des agentes de changement dans leur société respective.

A contrario, tout n’est pas particulièrement rose et des défis hors du commun se présentent aux populations de la planète : adaptation à l’ère numérique, inégalités croissantes entre les pays du Nord et du Sud, exploitation sexuelle et trafic humain, évasion fiscale et crise de légitimité des États, déplacement des populations et crises identitaires, tensions géopolitiques diverses. Le plus grand des défis est cependant écologique, car il sous-tend tous les autres. Les changements climatiques bouleversent les écosystèmes, créent des réfugiés climatiques, appauvrissent les États et les transforment en simple gestionnaire de crises. Les changements climatiques créent aussi de nouveaux conflits ou de nouvelles tensions liés au contrôle des ressources. Ils forcent les plus nantis à s’emmurer – au propre comme au figuré – pour protéger leurs privilèges et nier, par le fait même, la dégradation des conditions de vie de la majorité.

Dans les prochaines décennies, la planche de salut de l’humanité reposera sur sa capacité à sortir d’une approche anthropocentrique et d’une vision à court terme. Les politiques publiques de demain devront être empreintes des idées de legs, d’harmonie et de de bien commun. Le legs, c’est oublier ses intérêts immédiats pour penser à la qualité de vie des générations futures, celles qui devront vivre les dernières décennies du XXIe siècle. L’harmonie, c’est l’idée qu’il faille résoudre nos problèmes en prenant en considération notre coexistence avec d’autres individus, d’autres peuples, d’autres espèces. Le bien commun, c’est cette obligation de se rappeler qu’une société n’est pas qu’une somme d’intérêts individuels (comme le croyait Margaret Thatcher) et qu’il faut donc favoriser le débat d’idées et la délibération à tous les niveaux politiques.

Au XXe siècle, la menace nucléaire aura parfois permis d’initier le dialogue entre belligérants (pensons à la crise des missiles de 1962). De manière analogue, il faut maintenant que la menace climatique puisse paver la voie à la diplomatie et à la solidarité entre les États. Le restant du XXIe siècle pourrait bien mener à l’exacerbation des problématiques actuelles : plus de réfugiés climatiques et de crises identitaires, plus de guerres liées à l’accès aux ressources (eau portable, minerais, pétrole), plus d’inégalités sociales, d’individualisme et d’isolement. Mais il pourrait aussi être l’occasion de relever des défis qui dépassent les frontières et les intérêts particuliers. Pour ce faire, il faut cesser de jouer à l’autruche et mettre au pouvoir des femmes et des hommes qui font passer l’environnement au sommet de leurs priorités. La paix mondiale en dépend.