Les biais cognitifs, tout ce que fait dérailler les esprits

Par jean-yves proulx

Les économistes néo-libéraux et les autres chantres de la croissance à tout va ont entrepris depuis des décennies de détourner le langage –en s’accaparant des euphémismes trompeurs- afin de justifier dans nos cerveaux la pauvreté, la corruption, le pillage des ressources naturelles, en un mot : l’immoralité.

Le cerveau humain n’a pas été conçu pour réfléchir, explique Thomas Durand, docteur en physiologie végétale, dans son livre L’ironie de l’évolution. « Nos fonctionnements cérébraux innés, ceux qui déterminent notre façon de raisonner spontanée, automatique, sans réfléchir, sont ceux qui ont assuré le succès évolutif de notre espèce. »[1]

Si, autrefois, réflexes et automatismes ont assuré la survie de l’humanité, ils risquent aujourd’hui de lui être fatals. « Quand un orateur sûr de lui et séduisant bondit sur scène, vous pouvez être sûr que son auditoire jugera ses déclarations plus favorablement qu’il ne le mérite »[2], écrit Daniel Kahneman, psychologue et économiste. Ainsi, un parti politique ayant à sa tête un excellent comédien aura plus de chance de l’emporter le jour du scrutin. Un bon animateur de télé-réalité pourrait se retrouver à la présidence de la plus grande démocratie de la planète en criant « Make America Great Again ». Même si pour ce faire, il entend tout déréglementer jusqu’à ce que ses électeurs soient contraints d’accepter les conditions de travail qui prévalent au sud de sa frontière.

On imagine facilement qu’un professeur d’art dramatique puisse promettre un mode de scrutin proportionnel et, passé l’élection, renvoyer le tout aux calendes grecques. Il pourrait s’afficher grand défenseur de la cause climatique sur la scène internationale et le lendemain au Texas, être adoubé par l’industrie pétrolière. Il pourrait acheter un pipeline transportant le pétrole le plus sale au monde en affirmant qu’accepter de polluer la planète nous permettrait d’accumuler suffisamment d’argent pour nous assurer demain un environnement sain.

Toujours selon Thomas Durand « l’être humain étant cognitivement avare, il cherche à minimiser les efforts cérébraux »[3]. Les grands spécialistes de la publicité et de la communication l’ont bien compris et en font leur pain et leur beurre.

Pour ce politicien bon vendeur, le choix des mots sera de la plus haute importance. Ainsi, celui qui proposera de privatiser une entreprise, utilisera le mot monopole plutôt que services publics, ce premier terme étant généralement associé à profiteur, exploiteur voire corruption. De même, le mot privé est associé à efficacité et dynamisme et le mot public, à lourdeur et gaspillage. Pourtant, le mot privé pourrait aussi évoquer évasion fiscale, malversation, culture du secret, collusion, cartel, falsification des faits, publicité trompeuse… À combien de scandales l’industrie pharmaceutique ou la pratique privée de la médecine ont-elles été mêlées au cours des dernières années ?

La richesse a toujours été entourée d’une certaine aura, on tendra à accorder davantage d’attention à ce que dit celui qui en est bien pourvu. À ce point qu’un économiste sérieux se sentira inspiré en écrivant un livre faisant L’éloge de la richesse[4]. Plus réfléchi, un autre dénoncera Le triomphe de la cupidité[5]. Le mot liberté a toujours fait rêver. On revendiquera la libre circulation des capitaux. Et discrètement s’installera un vaste système d’évasion fiscale. Mais ces mêmes revendicateurs s’opposeront à la libre circulation des travailleurs.

On pourra se lancer dans de féroces guerres commerciales en les baptisant ententes de libre échange ce qui permettra à des transnationales d’avaler les petites entreprises locales tout en réduisant partout au minimum tant les normes du travail que les normes environnementales. L’idée d’être exclu d’une telle entente suscitera au sein d’une population un stress inimaginable. On peine à refouler à ses frontières des demandeurs d’asile provenant de pays où on a pratiqué une exploitation éhontée de leurs ressources, pays qu’on a souvent bombardés en prétendant leur apporter les vertus de la démocratie. Aucune relation.

« Dans les deux dernières décennies du XXe siècle, les Chinois et les Occidentaux se sont tout bonnement réparti les tâches de la future transition énergétique et numérique : les premiers se saliraient les mains pour produire les composants des green tech, tandis que les seconds, en les leur achetant, pourraient se targuer de bonnes pratiques écologiques. En d’autres mots, le monde s’est organisé comme l’entendait Larry Summers : « entre ceux qui sont sales et ceux qui font semblant d’être propres.[6] » Ces faits mettent « en évidence les rouages les plus secrets de notre cerveau et révèle notre talent inné et hors du commun pour ne voir que ce que nous voulons voir et mettre de côté ce que nous préférons ne pas savoir » écrit George Marshall[7].

Mais alors ?

« Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle[8] », affirme Noam Chomsky. Et d’ajouter Ignatio Ramonet : « s’informer fatigue, et c’est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique[9] ».



[1]Jacques GÉNÉREUX, La déconnomie, Seuil, Paris, 2016, p. 359

[2] Daniel KAHNEMAN, Système 1, Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, Paris, 2012, p. 9

[3] Thomas C. DURAND, L’Ironie de l’évolution, Seuil, Paris, 2018, p. 81

[4] Son auteur a été 2007 Alain DUBUC, Éloge de la richesse, Voix parallèles, Québec, 2007. Alain Dubuc a été lauréat du Grand Prix du livre d’affaires.

[5] Joseph STIGLITZ, Le triomphe de la cupidité, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2010

[6] Guillaume PITRON, La Guerre des métaux rares – la face cachée de la transition économique et numérique, Les Liens qui libèrent, Paris, 2018, p. 79

[7] George Marshall, Le Syndrome de l’autruche – Pourquoi notre cerveau est programmé pour ignorer le changement climatique,

Actes Sud, 2017, p. 22

[8] Cité par Normand Baillargeon en introduction de son livre Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux, 2005

[9] Ignacio Ramonet, Sinformer fatigue, Le Monde diplomatique



« S’informer fatigue, et c’est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique »,(Ignacio Ramonet). Crédit : DonkeyHotey – Flickr.com