La crise de la masculinité ou, les hommes sont-ils toujours en crise ?

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Le présent texte est inspiré des idées de Francis Dupuis-Déri, politicologue, auteur et professeur en sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal. Dans son livre Crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace, il relate les effets pervers du discours décriant la « crise de la masculinité » sur le projet de l’égalité des genres et comment ce phénomène sert à victimiser les hommes et discréditer les mouvements féministes.

Ce n’est pas nouveau que les femmes sont accusées de « trop » revendiquer, qu’elles se font dire qu’elles ont déjà assez de droits, que l’égalité de fait est atteinte et que la lutte féministe n’est en fait qu’une mascarade pour en arriver à la suprématie des femmes. Ce n’est pas non plus nouveau que l’on tente de ré-affirmer l’identité féminine en fonction de types de comportements et de principes de valeurs tels que la douceur, la tolérance, le dévouement, la compassion et surtout, la dépendance aux hommes.

Or, lorsque des femmes ou des groupes de femmes refusent de se conformer aux normes de vie imposées, on entend du même coup la réaction des hommes qui se disent alors « souffrants » vis-à-vis leur identité d’homme et de fait, leur raison d’être. C’est ce qu’on nomme la « crise de la masculinité » ou plutôt le « discours de crise », car Francis Dupuis-Déri insiste sur le fait que c’est un « discours et non une réalité ». Nous observerons dans le texte qui suit comment un simple discours de crise peut avoir un effet impressionnant sur une société.

Une crise qui remonte à loin

Il est connu que, dès l’époque romaine, des femmes et des groupes de femmes mènent une lutte contre l’ordre établi et revendiquent l’égalité.

Par exemple, en 195 av. J.-C., un homme politique et écrivain romain nommé Caton l’Ancien écrivait : « les femmes sont devenues si puissantes que notre indépendance est compromise à l’intérieur même de nos foyers, qu’elle est ridiculisée et foulée aux pieds en public ». Il réagissait ainsi face à la mobilisation d’un groupe de Romaines contre une loi leur interdisant de conduire des chars et de porter des vêtements colorés.

Il semble important de préciser que, dans la société romaine, les droits des femmes étaient limités à l’enceinte du foyer, c’est-à-dire à la sphère privée. Ceci dit, les discours de « crise de la masculinité » sont d’autant plus vifs dans les sociétés et les époques où les femmes sont refoulées aux plus bas rangs de subalternes, et ceci lorsqu’elles ne sont tout simplement pas exclues de tous secteurs d’activités. À travers ces époques, les hommes réagissent face aux femmes qui refusent ce statut inférieur. Ils prétendent être en « crise » et « souffrants » afin de rendre légitime toutes actions visant à re-valoriser les comportements relatifs à l’identité d’homme — hétérosexuel, actif, agressif, compétitif et possiblement violent — et discréditer toutes tentatives d’émancipation féminine.

Effets du discours de crise

Parmi les symptômes de cette crise qui sévirait, dit-on, dans des sociétés trop féminisées, on retrouve les difficultés scolaires des garçons, l’incapacité des hommes à draguer, le refus des tribunaux d’accorder la garde des enfants aux pères et aussi, les suicides masculins. À cet effet, il semble important de se questionner sur les impacts d’un tel discours sur la définition de l’identité masculine et sur la coopération possible entre les genres pour faire avancer le projet de l’égalité des sexes. Ainsi, Francis Dupuis-Déri affirme que ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un simple discours de crise que celui-ci n’a pas d’effet sur le réel. En fait, le discours de crise a souvent été utilisé par des spécialistes en communication — les porteurs d’idéologies — afin de mobiliser les populations à leur avantage. De cette façon, des problèmes sociaux graves peuvent se voir accorder une importance moindre face à de faux problèmes ou des problèmes mineurs. Cette manœuvre politique de faire appel à la « crise » afin d’encourager des interventions en ce sens sert des intérêts bien précis par ceux qui propagent ce sentiment d’urgence.

Par exemple, dans les années 1980 en URSS, plusieurs ressources pour les hommes soviétiques ont été mises en place suite à la parution d’un article sur l’apparition de certains symptômes de crise – tabagisme, alcoolisme, « féminisation et infantilisation » dans la société. Suite à l’effondrement du régime soviétique, une École de la masculinité a même été fondée afin d’apprendre aux jeunes garçons comment devenir des « hommes ».

Déclarer qu’il y a une crise peut servir de puissant agent de mobilisation aux instances politiques et sociales pour développer une série de ressources, de regroupements, de projets de recherches et de prises de position pour favoriser les hommes. Des sociologues et anthropologues affirment que le discours de crise en est un de dominants et « qu’un état de crise surgit chaque fois qu’une domination est remise en question »[1].

Selon l’anthropologue Mélanie Gourarier, le discours de crise produit trois grandes conséquences sur une société : « 1) il insiste sur la division de la société en deux classes de sexe, les hommes et les femmes ; 2) il précise les critères d’appartenance à ces deux classes en rappelant les qualités masculines et les défauts féminins (il définit ce qu’est ou devrait être un homme, un vrai) ; 3) il appelle à la mobilisation pour (ré)affirmer cette masculinité par les privilèges et le pouvoir de la classe des hommes, considérée comme supérieure par nature et dont il faut réinstaurer, protéger et maintenir la suprématie[2] ». Selon cette thèse, le discours de crise suivrait donc une logique suprémaciste selon laquelle tout ce qui définit un homme est supérieur à ce qui définit une femme, mais aussi que ces divisions doivent rester pures et protégées de toute hybridation.

Le concept de « crise de la masculinité » apparaît ainsi comme un mouvement réactionnaire face à la perspective d’un changement global, soit une égalisation des rôles de genre, ce qui, selon le point de vue de ceux qui ont toujours été en position de pouvoir, ne peut être perçu que comme une perte de leurs privilèges et une attaque envers le mode de vie qui a été dicté par eux.

Plus que la question de la « crise de la masculinité », il semble désormais incontournable de se questionner sur la notion même de la « masculinité », un concept à la fois élastique et variable selon les époques et les cultures, mais qui, utilisé comme outil de propagande, sert aux puissants à maintenir le statu quo des relations de genre, hiérarchisées en faveur des hommes.



[1]Virginie Poyetton, « Les hommes vont mal. Ah bon ? », Le courrier, 18 mars 2005.

[2]Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité ; Autopsie d’un mythe tenace, Montréal, 2018 p.44.



Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Éditions Remue-Ménage, 2018